François Roux – Le cerveau heureux

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      Il semble bien exister une méthode pour accéder au bonheur. Ainsi, la quête du bonheur est liée au travail de l’être humain sur lui-même ; ce dernier doit développer sa conscience d’être et acquérir la faculté de discernement menant à la connaissance. En lui permettant d’accomplir ce travail de découverte de soi,
le yoga est susceptible de conduire l’homme sur le chemin du bonheur.  […]
      L’évolution serait-elle donc facteur de bonheur, et son outil élu le cerveau? Vaste, immense, abyssale question, mais qu’il faut poser à tout prix, même si le prix à payer risque de nous amener à de déchirantes révisions quant à notre fonctionnement cérébral et à nos modes de vie.
Depuis que l’homme est homme, 80 milliards d’êtres sont passés sur la terre. Foule impressionnante ! Qu’avaient-ils en commun ? À travers toutes leurs activités, leurs découvertes, leurs réussites et leurs échecs, une tenace quête, semble-t-il, de ce qu’il faut bien appeler le bonheur, même si le vocable lui-même continue d’être nimbé de flou et porteur de bien des équivoques. « Nous cherchons le bonheur en permanence, ajoute Christian Boiron, de façon consciente ou non, pour le présent ou pour le futur, ou même pour après la vie terrestre. Tout notre être y tend, physiquement, psychologiquement ou émotionnellement. C’est pour ainsi dire une réalité biologique incontournable. »
La biologie au secours du bonheur, voilà qui nous rapproche insensiblement du yoga. Il semble tout-à-fait probable, en effet, que depuis des millénaires – l’Inde parle de 40 000 ans – le yoga joue le rôle d’un authentique « laboratoire» où se cherchent, s’inventent et s’expérimentent in vivo les paramètres d’un
« homme nouveau ». Un homme pleinement incarné, mais décidé à se rendre libre de certains conditionnements historiques hérités de son incarnation terrestre. Un humain complet, capable de se réconcilier avec les aléas de l’existence, quels qu’ils soient. Un être à même de découvrir, ou de redécouvrir, les voies du paradis, maintenant et ici. À l’orée d’un siècle où sciences cognitives et sciences de la vie se penchent sur le futur de l’homme, il n’est pas incongru que le yoga, immémoriale science
de l’être, ait beaucoup à nous dire sur les liens les plus secrets qui unissent le corps et l’esprit via notre cerveau.
Le paradis sur terre, disions-nous. Comment se fait-il alors qu’une si longue litanie de malheurs traverse l’aventure humaine et que la ligne d’horizon du bonheur, à l’évidence, ne cesse
de reculer au fur et à mesure que l’homme paraît s’en rapprocher? Aurions-nous du bonheur une vision erronée et, si tel est le cas, où est l’erreur?
Une expression courante de notre langue m’a, de longue date, intrigué: « Il a tout pour être heureux ! » Le commentaire qui suit indique, généralement, que malgré ce « tout », il ne l’est
pas… Ce remarquable concentré de sagesse populaire nous enseigne, semble-t-il, trois choses essentielles. Primo, la quantité n’a rien à voir avec le bonheur, bien au contraire, elle nous en éloigne plutôt. Secundo, le bonheur n’est pas «dans» les choses; il réside en nous. Tertio, même en faisant «tout » pour le bonheur, les polarités sont à l’oeuvre; force est de constater que le
malheur s’invite au banquet, de temps à autre.
Trouver le bonheur, le cultiver, le faire grandir et le partager, réclame donc certaines qualités, qu’il est souhaitable d’acquérir jeune, puisqu’aussi bien la science nous révèle aujourd’hui que le cerveau de l’enfant est un territoire pratiquement vierge.
« Préparer un enfant au bonheur, note Christian Boiron, c’est le former à l’écoute de soi, c’est lui apprendre à s’aimer pour ce qu’il est réellement, et qu ‘il va peu à peu découvrir.»
L’écoute, la découverte et l’acceptation de soi… Nous avons là trois mots qui sont le champ même d’exploration du yoga, qui nomme cela svabh
āva, la nature propre d’un être.L’apprentissage du cerveau heureux devrait donc se faire dès nos premières
années, afin de servir de socle sain à l’adulte qui, par la suite, va agir dans la société, fonder une famille et transmettre, à son tour, des valeurs de bonheur à ses descendants, ainsi qu’aux êtres qu’il côtoiera tout au long de son existence.
L’âge adulte est, en effet, l’âge des « preuves » et de la mise à l’épreuve de notre personnalité. C’est bien ainsi que le voit la tradition indienne des « étapes de la vie ». À ce titre, les «ingrédients du bonheur », tels qu’elle les recense, devraient s’y
retrouver. À commencer par dharma, ce qui nous porte et nous permet d’être à la place qui est la notre en ce monde. Artha, les biens de ce monde, bien entendu, y figure également, ainsi que kema, les plaisirs de la vie. Le tout orienté vers mok
ś
a, l’ultime déconditionnement qui nous libère en fin d’existence de nos conditions de vie pour nous aider à quitter cette terre.
      Je résume, naturellement, je simplifie, vous me le pardonnerez, afin d’aller maintenant à la question centrale: le bonheur est-il possible en ce monde tel qu’il est, et si oui, à
quelles conditions ?
      Redonnons la parole à Christian Boiron qui écrit ceci, proposition d’une force singulière: « Le « paradis » est sur terre, c’est le bonheur, qui est le fruit d’un travail de déconditionnement adulte et d’une vigilance soutenue. […] Le bonheur se maintient tant que le néocortex est au pouvoir sous la vigilance de la conscience. C’est pourquoi la vigilance est nécessaire au bonheur. Il n’y a pas de bonheur insouciant, et encore moins inconscient. »
      On voit donc qu’il existe des conditions favorables au bonheur. Il ne s’obtient pas n’importe comment. Il y a comme une méthodologie du bonheur, un « moyen intelligent» selon la fine
expression du Bouddha. Et les mots employés par Christian Boiron nous en indique clairement la direction travail… déconditionnement… adulte… vigilance.., soutenue… conscience. Qui ne voit ici que nous nous rapprochons encore plus du yoga et de ses voies unitives qui développent, tout au long d’une vie, la conscience d’être, condition du bonheur d’être?
      Avant de donner la parole à Patañjali, qui a tant à nous apprendre sur ce sujet, citons peut-être un philosophe de la Grèce antique, qui fut son quasi contemporain, puisqu’il vécut de 384 à 322 avant Jésus-Christ. Fondateur à Athènes du Lycée, d’où naquit l’École des Péripatéticiens (ceux qui apprenaient en se promenant) et précepteur d’Alexandre le Grand, Aristote est l’auteur d’une œuvre considérable. Ses traités de physique, de métaphysique, de logique, de politique et de biologie ont jeté les prémices de l’esprit scientifique, influencé la philosophie
islamique, ainsi que la pensée philosophique et théologique du Moyen Âge chrétien. Or qu’écrit Aristote sur notre sujet? Ceci:  » Le bonheur s’obtient en exerçant la meilleure de nos facultés, l’entendement. « 

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François Roux  – Revue Française de Yoga, n°29, De la
relation corps-esprit
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