Comment transformer les peurs ? – Thich Nhat Hanh

Bonjour chers amis, chère Sangha,

    Quand nous écoutons ensemble la cloche et respirons ensemble comme cela, nous créons une sorte d’énergie collective très forte qui pénètre en chacun de nous et qui facilite la guérison et la transformation. Pratiquer dans une Sangha (une communauté de pratiquants), c’est facile. Chacun de nous a une graine de peur dans la profondeur de sa conscience connaissance ; le Bouddha nous invite à reconnaître cette graine de peur en nous. Les moines, les moniales sont supposés reconnaître cette graine chaque jour : « je dois mourir un jour, je ne peux pas échapper à la mort. Je peux tomber malade un jour, je ne peux échapper à la maladie. Un jour, je devrai me séparer de celui ou celle que j’aime, c’est inéluctable ». Tout ce que je peux emporter avec moi, ce sont seulement les fruits de mes actions ; je ne peux rien emporter d’autre avec moi : ma maison, mon compte en banque, mes diplômes… je ne peux pas emporter ces choses-là avec moi. Cette pratique nous aide à nous familiariser avec la vérité.

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La pleine conscience

    Reconnaître la peur qui est en nous afin de pouvoir la transformer. On a peur de beaucoup de choses ; on a peur de perdre un jour son travail ; on a peur que la personne qui nous aime aujourd’hui nous abandonne demain ; on a peur des accidents ; on a peur des terroristes. Mais qu’est-ce que le Bouddha nous dit pour réduire la peur ? Les causes de l’accident peuvent se trouver hors de nous, mais elles peuvent aussi être en nous. Et il est fréquent que la cause intérieure déclenche la cause extérieure. Il y a beaucoup de choses à faire pour pouvoir se protéger. Je voudrais tout d’abord parler de l’énergie de la pleine conscience comme une énergie de protection. La pleine conscience c’est l’énergie qui nous permet de nous rendre compte de tout ce qui se passe dans le moment présent. Quand je bois une tasse de thé, je peux la boire dans la pleine conscience ; si je sais que je suis en train de boire une tasse de thé, je bois le thé dans la pleine conscience. Quand je fais un pas et que je le sais, je marche dans la pleine conscience. On peut préparer son petit déjeuner dans la pleine conscience ; peut-être avez-vous besoin de quinze minutes ou vingt minutes pour préparer le petit déjeuner, mais c’est une pratique. On peut porter son attention vers ce qui se passe, ce que l’on fait. Quand on fait la vaisselle, on peut apprendre à générer l’énergie de la pleine conscience. Une fois habité par la pleine conscience, on est vraiment là, on sait ce qui se passe et on peut réagir vite pour que le danger soit évité. Avec la pleine conscience qui nous habite, on sait exactement ce que l’on doit faire et surtout ce que l’on ne doit pas faire. C’est pourquoi nous tous nous pouvons pratiquer pour cultiver cette énergie en or qu’on appelle l’énergie de la pleine conscience. La pleine conscience est la matière première avec laquelle on peut fabriquer beaucoup de choses ; avec la pleine conscience, on peut cultiver la compassion, on peut cultiver aussi la compréhension, la sagesse.

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La compassion

     La compassion est un agent protecteur ; vous savez qu’une personne sans compassion souffre beaucoup, complètement isolée ; sans compassion, on ne peut pas établir de relation avec les autres êtres vivants, et l’on souffre ; c’est pourquoi la compassion nous soulage, nous donne de la liberté, de la paix et du bonheur. Si vous avez de la compassion en vous, vous êtes protégés ; c’est parce que la compassion se révèle, se manifeste dans la manière de regarder, de parler, d’agir. Et l’autre personne se sent en sécurité avec vous, c’est parce que vous êtes habité par l’énergie de la compassion. Elle sait que vous n’allez pas lui faire du mal ; elle peut toucher cette compassion en vous ; alors il faut cultiver la compassion pour sa propre protection, et on peut en même temps protéger les autres si on a de la compassion.

    Les Israéliens ont peur et ils combattent pour leur survie ; et nous comprenons. Les Palestiniens ont peur, et ils veulent combattre pour leur survie, et nous les comprenons aussi. Osama Bin Laden a peur ; il a peur que le Judaïsme et le Christianisme détruisent l’Islam comme un mode de vie. Donc les terroristes agissent sur la fondation de leurs peurs ; ils combattent pour leur survie aussi. Et si on a assez de temps pour regarder en profondeur, on voit que tout le monde a peur ; et cette peur va de pair avec la haine, la colère et la violence. Et quand nous sommes victimes de la haine, de la colère et de la violence, nous souffrons et nous faisons souffrir les autres. C’est une chose très claire, très simple à comprendre.

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Les perceptions erronées

    Donc si vous avez le temps de regarder… vous pouvez obtenir la compréhension : ils ont peur, ils souffrent ; ils sont victimes de leur peur, de leur colère, de leur haine, de leur violence ; et personne ne se trouve dans la situation de les aider. Pour pouvoir les aider, il faut faire en sorte que cette peur soit réduite, soit enlevée, soit transformée. Et nous savons très bien que la peur est née des perceptions erronées ; c’est le Bouddha qui a dit cela : « la peur est née des perceptions erronées ». Nous avons peur l’un de l’autre, c’est parce qu’il n’y a pas assez de communication ; il y a des perceptions erronées qui nous séparent ; alors il faut faire en sorte de restaurer la communication. La peur, le terrorisme ne peuvent pas être déracinés par les bombes ; c’est parce que la peur et la terreur sont nés des perceptions erronées ; et on ne peut pas enlever, détruire les perceptions erronées avec les bombes, avec les fusils, mais seulement avec le dialogue, l’écoute profonde, la parole aimante qui permettent seules d’aider l’autre personne à corriger ses perceptions erronées. Quand on écoute avec compassion, quand on pratique l’écoute profonde, on commence à comprendre pourquoi l’autre personne souffre, l’autre personne a peur, a de la haine et du désespoir. Et nous pouvons réaliser que cette personne-là est vraiment victime de ses propres perceptions erronées, et on se dit : « plus tard, j’aurai du temps pour pouvoir offrir des informations qui pourront aider cette personne-là à corriger ses perceptions » ; vous êtes motivés par la compassion ; vous êtes là assis tranquillement pour écouter l’autre personne, et c’est déjà là un acte d’amour. Et quand vous réalisez que cette personne est victime de beaucoup de malentendus, beaucoup de perceptions erronées, vous vous promettez que plus tard vous ferez de votre mieux pour aider cette personne à corriger ses perceptions. Une fois les perceptions corrigées, une vue juste est obtenue et la peur sera alors diminuée en même temps que la souffrance. Cette personne a une conception d’elle-même, et elle a une conception de vous, de nous ; et ces deux sortes de perceptions peuvent être erronées ; et c’est pourquoi cette personne a agi ainsi avec de la colère et de la haine. Quand l’on écoute cette personne-là, on peut identifier ses perceptions erronées ; et puis on peut aussi en même temps réaliser que l’on est soi-même victime de ses propres perceptions erronées ; si l’autre personne est victime de ses perceptions erronées, moi aussi je peux être victime des perceptions erronées. En écoutant en profondeur comme cela, on peut réaliser qu’on a eu des perceptions erronées sur soi-même et sur l’autre personne ; et cela nous aide à corriger les perceptions en nous-même. Le père a des perceptions erronées à propos de son fils, et le fils peut avoir des perceptions erronées sur son papa ; alors tous les deux souffrent, et chacun pense qu’il est victime de l’autre personne ; mais tous les deux sont victimes des perceptions erronées. Si les Palestiniens et les Israélites réalisent cela : les deux partis sont tous les deux victimes des perceptions erronées, et que tous les deux combattent pour leur survie, alors pourquoi ne pas coopérer pour pouvoir avoir une survie collective. Je voudrais vous dire que le bonheur n’est jamais une chose individuelle ; la sécurité aussi, ce n’est jamais une chose individuelle. La survie, la sécurité, ce sont des choses collectives.

    Imaginez un mari qui souffre profondément ; est-ce que sa femme peut être heureuse ? Non, pour être heureuse, cette dame-là doit aider son mari à souffrir moins ; donc la souffrance est une chose collective, et le bonheur aussi. Quand le père souffre, le fils ne peut pas être vraiment heureux ; alors il faut faire quelque chose pour que le père souffre moins, de sorte que le fils aura une chance d’être heureux. Donc, ce que je veux dire ici, c’est que la souffrance n’est jamais une chose individuelle. Il faut assurer le bonheur de l’autre pour qu’on puisse être heureux. La sécurité n’est pas une chose individuelle ; si les autres se sentent en danger, alors vous êtes en danger aussi ; il faut donc s’occuper de la sécurité de l’autre personne. Est-ce que la politique américaine est sur cette voie ou non ? Est-ce que la politique française va dans cette direction ou non ? Pour avoir de la sécurité, on doit offrir de la sécurité. Alors, si l’autre personne souffre, ce sera très difficile pour nous d’être heureux ; il faut donc songer à faire quelque chose pour que l’autre personne souffre moins. Si l’autre personne a beaucoup de peurs, alors cette personne-là va devenir une cause de notre peur. C’est pourquoi réduire la peur en l’autre personne c’est réduire la peur en soi-même. Qu’est-ce qu’on a fait pour les arabes, pour les Palestiniens, pour les Israélites, pour Osama Bin Laden…

     La méditation c’est l’acte de regarder en profondeur, regarder soi-même, regarder l’autre personne ; et si on peut identifier la cause de la souffrance, de la peur dans l’autre personne, la compassion jaillit de notre coeur ; et avec la compassion on n’accuse plus, on souffre beaucoup moins ; on peut commencer à regarder l’autre personne avec les yeux de la compassion ; on peut lui parler avec une parole aimante, et ça change déjà beaucoup de choses. Il faut donc avoir le temps pour pouvoir regarder, regarder en profondeur. Cette pratique nous procure, nous offre de la compassion. Avec la compassion on ne souffre plus, on peut accepter, on veut faire quelque chose pour aider, on n’a plus cette intention de punir. Et si vous êtes animés par cette compassion, par ce désir d’aider, alors l’autre personne va pouvoir reconnaître cette intention, et elle aura alors moins peur de vous, et vous aurez vous-même moins peur d’elle. Au sein de la famille, on peut pratiquer cela ; au sein de la communauté, on peut pratiquer cela ; et entre les nations, les groupes ethniques, on peut pratiquer cela. On peut toujours commencer avec une inspiration profonde pour se calmer, pour apporter de la détente à notre corps. Et lorsqu’on est détendu physiquement, on peut déjà commencer à calmer nos sensations, nos émotions.

    Avec la pratique de l’inspiration, de l’expiration en pleine conscience, on aura assez d’énergie de pleine conscience pour pouvoir reconnaître les émotions comme la peur, la colère, le désespoir afin de pouvoir les embrasser.

    « J’inspire, je sais que la peur est en moi. J’expire, je prends soin de ma peur maintenant avec beaucoup de douceur ».

    Et comme on peut faire cela, on peut continuer et regarder en profondeur pour voir les racines véritables de cette peur. Si vous avez peur de lui, il a peur de vous ; alors vous êtes tous les deux des victimes de la peur. On peut dialoguer pour créer une collaboration qui permette de transformer la peur dans chaque camp.

    Malheureusement, nos dirigeants politiques et militaires ne sont pas entraînés dans cette pratique : la pratique de la respiration profonde, la pratique de la pleine conscience, la pratique du regard compatissant. C’est pourquoi ils n’arrivent pas à enlever la peur, corriger les perceptions erronées qui sont à la base de tout conflit, de toute souffrance, de toute peur. Et comme citoyen, on doit pratiquer, on doit soutenir nos dirigeants politiques. La pleine conscience est un agent protecteur, la compassion en est un autre, et la sagesse est un agent protecteur aussi. Qu’est-ce que c’est que la sagesse, et quelle sagesse ?

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Thich Nhat Hanh

Discours donné le dimanche 22 octobre 2006 à la Maison de la Mutualité à Paris. Traduction de Frère Phap Tâp et de Frère P. Khi.

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Source

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Une réponse à “Comment transformer les peurs ? – Thich Nhat Hanh

  1. A reblogué ceci sur Digital Curiositieset a ajouté:
    Bonne graine de sagesse ici

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