La Nausée – Jean-Paul Sartre

    Je pris ma plume et j’essayai de me remettre au travail ; j’en avais par-dessus la tête, de ces réflexions sur le passé, sur le présent, sur le monde. Je ne demandais qu’une chose : qu’on me laisse tranquillement achever mon livre.

 

    Mais comme mes regards tombaient sur le bloc de feuilles blanches, je fus saisi par son aspect et je restai, la plume en l’air, à contempler ce papier éblouissant : comme il était dur et voyant, comme il était présent. Il n’y avait rien en lui que du présent. Les lettres que je venais d’y tracer n’étaient pas encore sèches et déjà elles ne m’appartenaient plus.

 

 « On avait pris soin de répandre les bruits les plus sinistres… »

 

    Cette phrase, je l’avais pensée, elle avait d’abord été un peu de moi-même. A présent, elle s’était gravée dans le papier, elle faisait bloc contre moi. Je ne la reconnaissais plus. Je ne pouvais même plus la repenser. Elle était là, en face de moi ; en vain y aurais-je cherché une marque d’origine. N’importe qui d’autre avait pu l’écrire. Mais moi, moi je n’étais pas sûr de l’avoir écrite. Les lettres, maintenant, ne brillaient plus, elles étaient sèches. Cela aussi avait disparu : il ne restait plus rien de leur éphémère éclat.

 

    Je jetais un regard anxieux autour de moi : du présent, rien d’autre que du présent. Des meubles légers et solides, encroûtés dans leur présent, une table, un lit, une armoire à glace – et moi-même. La vraie nature du présent se dévoilait : il était ce qui existe, et tout ce qui n’était pas présent n’existait pas. Le passé n’existait pas. Pas du tout. Ni dans les choses, ni même dans ma pensée. Certes, depuis longtemps, j’avais compris que le mien m’avait échappé. Mais je croyais, jusqu’alors, qu’il s’était simplement retiré hors de ma portée. Pour moi le passé n’était qu’une mise à la retraite : c’était une autre manière d’exister, un état de vacance et d’inaction ; chaque événement, quand son rôle avait pris fin, se rangeait sagement, de lui-même, dans une boîte et devenait événement honoraire : tant on a de la peine à imaginer le néant. Maintenant, je savais : les choses sont tout entières ce qu’elles paraissent – et derrières elles… il n’y a rien.

 

La Nausée – Jean-Paul Sartre

 

Source

 

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s