La voie du Non Attachement, pratique de la méditation profonde – R.Dhiravamsa

    Depuis ces dernières années, la méditation connaît un succès grandissant sans son double aspect théorique et pratique. Aussi, les systèmes se démultiplient-ils, l’adepte choisissant celui qu’il pense le mieux adapté à sa personnalité et à ses mobiles, même si souvent il n’en est pas conscient.
    La éditation n’est pourtant pas une science nouvelle. Et, si sa pratique est jusqu’à récemment restée circonscrite aux pays bouddhistes, on en avait par ailleurs une connaissance livresque. Seulement la méditation ne révèle pas ses profondeurs à l’intellect ; elle ne le fait que dans l’expérience directe.
La méditation apporte à ses pratiquants la quiétude et la vision éclairée et cela doit contribuer à chasser l’esprit d’intolérance des divers groupes s’intéressant à la spiritualité
. Car, quand des expériences profondes se figent en convictions, c’est en effet le contraire qui se passe: elles nous séparent de ceux cherchant la vérité ailleurs. La croyance établie n’a rien de commun avec la certitude intime qui, elle, nous laisse libres d’explorer toutes les voies, sans craindre les différences ou rejeter certaines d’entre elles.
   
Il est primordial de les observer sous divers angles, d’en acquérir une connaissance directe et de comprendre pourquoi les uns et les autres empruntent une certaine voie et non pas une autre. Il est sans doute inévitable que les pratiquants de la voie spirituelle se joignent d’abord à un mouvement ou cultivent des idées de but ou des espoirs, la maîtrise de soi par exemple ou d’autres formes de pouvoirs.

    Certains vivent dans la fascination de leurs découvertes, d’autres veulent atteindre au détachement afin de s’isoler de la vie et de ses relations. Les adeptes dévots fixent leur amour sur un être ou un objet idéalisé, après quoi ils ne savent plus discerner la vérité ailleurs.
     Les formes de méditation les plus populaires promettent l’avènement du bonheur et de la paix. Enfin, de nos jours, la méditation est également utilisée à la place de médicaments aux seules fins de détendre d’apporter sérénité et énergie et une santé meilleure.
   
Les méditants, à quelque école qu’ils appartiennent, prennent davantage conscience que, hormis le monde extérieur, il y a l’espace intérieur, avec ses associations mentales et ses schémas d’émotions qui souvent créent des tensions.
    C’est du reste la souffrance psychique qui incite la plupart d’entre eux à se tourner vers la méditation ou un groupe susceptible de les aider. Ou encore ils ont été séduits par une expérience fugitive qui transcendait le monde de la quotidienneté, un état de sérénité et de bien-être, une impression d’infinitude et de liberté.
     Dans la méditation connue sous le nom de samatha se basant sur la concentration, il advient que les activités du moi se suspendent momentanément et que, par-là, le flot de l’être n’étant plus entravé par l’attachement égotique et les conflits existentiels, il se libère. Cet état d’extase, on voudra le voir se répéter.
Au cas cependant où le désir est exaucé, il n’aidera en rien son bénéficiaire à se libérer du désir lui-même.
    
Le monde matériel est là pour attester que la réussite peut, en fait, être un facteur d’intensification des besoins : de possession, de statut, de pouvoir, d’être admiré ou de toute autre source de plaisir.

    Mais on oublie par trop souvent que la réussite d’ordre spirituel comporte un risque identique, dans la mesure ou elle ne nous apprend pas à renoncer aux choses, à nous préserver des vanités, à accepter nos faiblesses et les expériences déplaisantes en tous genres.
    On préfère fuir tout cela et apprendre à se protéger de ce qui est douloureux. Or, ce choix procède du désir, que le Bouddha considérait précisément comme la cause primordiale de la souffrance.
   Nous tournons autour des faits au lieu d’aller à travers. Le désir veut aller vers, jamais à travers. C’est pourtant le voyage à « travers » qui se confond avec la voie. Si on ne l’entreprend pas, ni le courage ni l’acceptation profonde ne se développent et les buts auxquels on atteint s’avèrent étrangers à la libération.
    Pour distinguer de quel ordre est notre approche de la méditation, le but que nous poursuivons, il nous faut regarder en nous-mêmes. Notre méditation se fonde-t-elle sur le désir et l’attente ou voyons-nous qu’elle ne peut s’accommoder d’eux ?
    La méditation vipassana est comparable à un voyage à travers la vie, ce que nous y rencontrons dépend de notre conditionnement.
La peur de l’expérience déplaisante ou l’espoir de n’y rencontrer que des choses plaisantes, rend notre pratique plus ardue. Tout comme la vie, elle est un voyage parsemé de découvertes.
On dit que dans l’homme se cachent des trésors, ou potentialités. Mais, tant que nous n’aurons pas découvert qui nous Sommes il vaut mieux garder une attitude réservée devant une telle hypothèse. Laissons-la de côte et occupons-nous de voyager dans notre espace intérieur, notre vraie nature ne pouvant se réaliser au travers d’idées.

    La découverte de ce qui est, et son acceptation instantanée, est un processus fondamental dans la méditation vipassana
   
En l’esprit investigateur il y a certes désir, mais au sens d’une soif de connaître s’équilibrant dans la réceptivité et la reconnaissance de l’incertitude. Nous ne partons pas du principe qu’il nous faut à tout prix connaître, mais avançons dans la vie avec patience et objectivité, à l’image du vrai scientifique, encore que dans la science de la méditation on ne travaille pas dans une tour d’ivoire, en ignorant les responsabilités qui découlent de la connaissance ou la réalité de l’expérience subjective.
    L’objectivité, au sens large, veut qu’on tienne compte de sa vie intérieure, qu’on voie clairement ce qui s’y passe, sans s’en effrayer. Fuir ou nier le monde intérieur n’abolit pas sa dynamique. Au contraire, un tel comportement la rend plus explosive et plus menaçante, en vertu de quoi on cherche à la fuir bien plus encore.
    Nous avons donc le cycle de la peur et celui du désir qui aboutissent à un même résultat: le rétrécissement du champ de la conscience, autrement dit la concentration.
    La concentration peut occasionner des maladies mentales ou l’auto-hypnose. Comme elle exclut l’indésirable, elle permet aussi l’obtention de maîtrises en tous genres. Mais, de par sa nature, l’esprit doit pouvoir fonctionner en toute liberté, en sorte que si on le force sans cesse dans un canal étroit ou si l’on arrête ses activités, sa dynamique finit par s’exprimer de façon destructive.
    Le désordre psychosomatique est le signal d’alarme d’une telle situation mais, pendant très longtemps on a ignoré que l’esprit avait une incidence sur le corps. Les scientifiques concentraient leurs efforts sur le monde extérieur, non sur la vie intérieure et ses répercussions sur l’organisme. Ils ne sont cependant pas les seuls à craindre le regard intérieur, nous tous le craignons.
    Donc, avant toute autre chose, il nous faut observer la peur – l’état où nous avons peur devant ce qui arrive ou de ce qui pourrait arriver.
    L’ennui est également un important empêchement à la pratique de la méditation. Quand on médite, il arrive que le contenu du vécu ne soit ni particulièrement plaisant, ni particulièrement déplaisant, alors on s’impatiente.
    Lorsque l’impatience ou l’agitation font leur apparition, il convient de leur donner son attention. De cette façon, c’est vraiment l’expérience subjective qui devient l’objet de méditation. L’on n’est pas dans l’expectative d’une chose ou d’une autre, on est dans un mouvement d’attention totale. Et cela est différent de l’état de concentration, car l’attention suit ce qui se lève dans l’esprit sans s’y figer.
    La concentration amène le savoir ou les pouvoirs, mais non la vision intuitive, laquelle ne peut être sollicitée » ; elle se lève spontanément dès lors que la vigilance passive a transpercé les voiles de l’ignorance de part en part. Lorsque l’esprit conditionné accepte de renoncer à ses accumulations et, que sans mobile aucun il parvient à l’inconditionné, il cesse de chercher un refuge et s’ouvre au flot de la vision intuitive, renouvelant son contenu d’instant en instant.
    Rien ne manque à l’esprit vacant. Mais comme, conformément à la loi de changement et d’impermanence, il ne retient jamais rien, ce qui est neuf et pertinent y pénètre librement d’instant en instant.
    Quand on cesse d’intervenir dans le cours des évènements qu’on les laisse aller et venir, comme le va-et-vient du souffle, chaque chose est à sa place et remplit sa fonction.
    C’est à cause de son analogie avec la vie que dans la méditation vipassana on observe le va-et-vient du souffle, ainsi que ses variations et dérèglements à l’instar de la vie, la respiration nous est donnée puis reprise.
Il nous faut prendre conscience de cette perpétuelle alternance. L’observation du va-et-vient du souffle a un sens très profond ; elle n’a rien de commun avec ces exercices de contrôle respiratoire où l’on est à l’affut de certains états de conscience ou du déblocage des énergies.L’exercice dont il s’agit est simple et direct.Il n’est pas non plus un jeu, on ne s’amuse plus avec les exercices spirituels, sous peine d’encourir des dangers.
Dans la mesure où l’ego et le mental sont des empêchements au cheminement spirituel, on peut se demander s’il ne vaudrait pas mieux balayer le mental et annihiler le moi. Le mental et l’ego

étant nos matériaux de travail, leur destruction n’apporterait rien de positif. Par contre, on peut les purifier, en sorte qu’ils puissent remplir les fonctions de pensée, de sentiment et d’intégration sans la moindre distorsion. Les endommager ou les répudier – et cela vaut de même pour le corps physique – aurait comme conséquence d’aggraver leur activité de déformation.
    La liberté n’est pas « là haut », elle réside dans notre volonté et notre capacité à regarder en bas, en haut et partout alentour, afin d’éviter que l’attitude de fuite ou d’impatience ne vienne creuser en nous de dangereux fossés.
    Ce n’est que grâce à l’observation constante qu’on parvient à parfaitement comprendre le mental et l’ego et à abolir leur pouvoir de tyrannie.
    C’est encore grâce à elle qu’on comprend l’inutilité de la peur et, par-là, apprend à considérer toute chose avec un regard libre.
    Celui qui accueille en lui aussi bien les ténèbres que la lumière rayonne intérieurement et extérieurement.
    Le Bouddha disait :
« La lune ne luit que dans la nuit ; le soleil ne luit que dans le jour. Brahma rayonne dans la méditation mais l’être réalisé rayonne le jour comme la nuit »
    Certains considèrent le bouddhisme comme une religion négative, pensant que le renoncement et la sérénité sont des états monotones et vides de sens.
    Or, quand on lâche prise, sans se retourner, on découvre en fait le secret de la joie et de l’amour. L’énergie circule, sans s’épuiser en attachements ou en défenses, mais en s’exprimant de manière égale dans l’attention sans choix et la sollicitude.
    L’ego relâchant ses griffes, nous trouvons le bonheur dans l’insécurité et notre vie devient une méditation
spontanée sur tout ce qui est.
Il serait sans doute bon d’établir maintenant une claire distinction entre la méditation samatha et la méditation vipassana.
Celle-là (la méditation samatha) vise à la tranquillité d’esprit, la sérénité, l’extase ou transe extatique, l’absorption méditative ou la fixation de l’esprit sur un point unique.

    Ce type de méditation est très répandu, dans son double aspect théorique et pratique, parmi les fidèles de toutes les religions. Les chrétiens lui ont donné le nom de contemplation, ou prière contemplative, tandis que les hindous la connaissent sous les formes de bhakti yoga (yoga de la dévotion), pranayama (contrôle et maniement de la respiration), samadhi (état extatique).
    Dans cette catégorie on peut de même classer le mouvement appelé « conscience de Krishna », la méditation transcendantale et les méditations soufies.
    Le bouddhisme, quant à lui, compte quarante sujets (ou techniques) dans cette catégorie de méditation.
    La pratique de la tranquillité consiste à concentrer l’esprit sur un objet ou un sujet précis et à l’y maintenir jusqu’à l’obtention état de parfaite concentration. Quand le sujet choisi est un mantram (une courte expression, un mot ou un son), le méditant le répète à haute voix ou mentalement jusqu’à s’en imprégner complètement, et s’unir à lui. Cet exercice donne au méditant le bien-être et la détente, tant physique que mentale.
    Le point ultime de cette pratique consiste en l’absorption du pratiquant par l’objet de sa méditation, les expériences mystiques et les changements d’états de conscience.
    Cependant, quand on n’a pas la vision intuitive, la pratique intensive de cette méditation risque de compromettre l’équilibre psychique du pratiquant. C’est pourquoi, il convient de toujours chercher conseil auprès d’un maître qualifîé.
    La méditation vipassana, ou méditation de la vision intuitive (ou éclairée) est tout à fait unique.
    Elle ne comporte pas de techniques, l’objet pouvant être n’importe quelle chose évidente et distincte à un moment donné. Il suffit au pratiquant d’être attentif à toutes choses se levant dans le champ de sa conscience ou le traversant, et de les voir telles qu’elles sont sans vouloir ni conceptualiser ni analyser.
    Cela exige réceptivité, alacrité et clarté d’esprit. Il est hors de question d’exclure, de maîtriser quoi que ce soit, ou de se figer dans quoi que ce soit. Tout est accueilli par le mouvement constant d’une attention simple, claire et nue.
    Si vous cherchez un but à cette pratique, dites-vous qu’elle consiste à voir les choses telles qu’elles sont, hors de toute tentative de fuite, de suppression, de répression ou de désir de réussite.
    Dans la méditation vipassana, vision intuitive et acceptation sont indissociables. En suite de quoi, la totale liberté d’être est son but ultime.

Extrait de l’introduction

 

Source

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s